Les pharyngales berbères

Par: D.Messaoudi

Les pharyngales observées en berbère sont le résultat de quatre phénomènes linguistiques : (I) L’analogie, (II) l’onomatopée, (III) l’allongement de la voyelle initiale accompagné du processus de bémolisation par pharyngalisation et (IV) l’emprunt .

Notez que dans chacun des phénomènes suscités, la pression que la langue arabe a exercée sur le berbère joue un rôle important et de ce fait justifie en partie l’apparition des pharyngales dans les divers systèmes phonologiques berbères.

I- Analogie :

Pour mieux comprendre ce phénomène et son rôle dans l’évolution des langues, commençons par une courte introduction dans laquelle nous nous appuyons sur ce que F. de Saussure a dit à ce sujet dans son COURS DE LINGUISTIQUE GENERALE.

“ L’analogie suppose un modèle et son imitation régulière”. En d’autres termes, “une forme analogique est une forme faite à l’image d’une ou plusieurs autres d’après une règle déterminée”. Ceci dit, “L’analogie s’exerce en faveur de la régularité”. Comme nous allons le voir, il y a trois parties qui entrent simultanément en jeu dans le phénomène d’analogie : la forme primitive, la forme nouvelle ou la concurrente et les formes qui ont déclenché l’analogie ou qui ont crée cette concurrente. Observez :

F.P.

F.D.A.

F.N.C

- cce

- ed

- ameqq°ran

- adis

- abu

- aruri

- *rukkec, nunef, nunez

- *fre, *ce, *qre

- amejuan, aiuan, *afuan

- *aεziz,

- *aεmur,

- *

- nucce            (K.)

- de                 (K.)

- ameqq°raan     (K.)

- aεdis

- aεbu

- aεrur

Il est vrai que les domaines de l’emprunt à l’arabe sont pratiquement identiques dans tous les parlers amazighs (v. S. Chaker-1991, p226), cependant il demeure que l’intégration des unités lexicales empruntées, en raison de la discontinuité géographique du monde berbère, ce qui a engendré une coupure quasi-totale de la communication et empêché l’interaction entre les Berbères des différentes régions, est différente d’un parler à l’autre. Il s’ensuit que les variantes à racines berbères générées par les emprunts diffèrent aussi phonologiquement et morphologiquement d’une aire dialectale à l’autre, ce qui contribue à la diversification de tamazight.

Pour illustrer ce que nous venons d’avancer, nous pouvons dire qu’un mot comme « de » n’aurait aucune chance de figurer dans le lexique touareg, car l’emprunt qui aurait déclenché son apparition n’aurait pas la même racine – // se réalise /x/ en ce dialecte – ni même un schème identique – le squelette des trilitères est (e)CeCeC en ce même dialecte.

En supposant que les unités citées en deuxième ligne, deuxième colonne du tableau, soient empruntées par le touareg, elles apparaîtraient sous ces formes : « eferex, eceex, eqerex », ce qui séparerait davantage les deux dialectes – ici le kabyle et le touareg – sur le plan lexical.

II- Onomatopée :

Certains mots berbères sont d’origine onomatopéique et, par conséquent, comportent des sons imitant des bruits naturels. Parmi ces sons figurent les pharyngales / ε / et / /. Observez :

·      skiεεew, smiεεew (K.), sbiεεiy (Tam.), iweεwiεen (Chl.)

·      sai, sk°ek°e, serer, sfefe,   bebe   (K.)

Et comme les procédés de formation de ces onomatopées diffèrent d’un parler à l’autre, une multitude de variantes locales existe pour chaque mot, ce qui rallonge la liste des divergences au niveau du lexique.

III- Allongement de la voyelle initiale et processus de bémolisation :

Sous la pression sans doute de l’arabe, certaines voyelles subissent des transformations allant de l’allongement  – forme intermédiaire entre une voyelle et une pharyngale – jusqu’à la bémolisation par pharyngalisation – forme finale d’une pharyngale.

Ce phénomène peut être décrit comme suit : on a tout d’abord la voyelle primitive / a /, elle s’allonge et évolue en / â / qu’on transforme en / aa / pour faciliter l’explication, ensuite la deuxième partie de cette voyelle allongée subit un processus de bémolisation par pharyngalisation et évolue en /ε /, ce qui donne finalement / /. Observez :

- aruri          (T.)

- ârur      (K.)

- aεrur         (K.)

- arab          (Gh.)

- ârab      (Trg.)

- aεrab        (K.,M.)

- tadist        (Chl.)

 

- aεdis         (M.,K.)

Comme nous l’avons vu à travers ces exemples, le phénomène n’est pas systématique et n’est pas connu de tous les parlers berbères, ce qui cause évidemment des perturbations morphologiques au sein des unités lexicales et renforce la divergence.

IV -Emprunt :

Contrairement à ce qu’elles subissent dans les parlers touaregs, les pharyngales que comportent les emprunts arabes sont mieux conservées dans les autres parlers berbères; observez les exemples suivants :

· aekkak  (K.),  lu (Chl.),  tarewwat  (W.)

· εemmer  (Tam.),  iwεir  (K.),  lεafit  (Chl.),  gaε (W.,M.)

Comme nous l’avons donc vu, les pharyngales ne font pas partie du système phonétique berbère à l’origine ; ce ne sont que le résultat du développement de notre langue sous l’influence de la langue arabe qu’elle a côtoyée depuis l’islamisation de l’Afrique du Nord. Cependant, synchroniquement, on ne peut envisager une notation pour tamazight commune sans prendre en considération ces phonèmes.

_______________

Abréviations

- K       > kabyle

- Chl    > chleuh

- Tam  > tamazight

- Trg    > touareg

- Gh    > ghdamsi

- M     > mozabite

- W    > wargli

 

- F.P. > forme primitive

- F.D.A. > forme ayant déclenché l’analogie

- F.N. > forme nouvelle

 

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